Ce site utilise des cookies
×

Marguerite Yourcenar, Nouvelles orientales, Paris, Gallimard, 1938, 221 p. Récits entrecoupés d’aphorismes et d’aveux personnels, rédigés en 1935. Accompagné d’un court avertissement.

Couverture de l'édition originale

- Paris, Gallimard, 1963, 176 p. Édition révisée. Suppression de la nouvelle « Les Emmurés du Kremlin », modification de l’ordre de présentation des textes et du titre de deux nouvelles : « Le chef rouge » devient « La Veuve Aphrodissia » et « Les Tulipes de Cornélius Berg » devient « La Tristesse de Cornélius Berg ». Révision stylistique très considérable pour plusieurs nouvelles. Thèmes et composition inchangés, sauf pour « Kâli décapitée », assez considérablement modifiée. Ajout d’un post-scriptum. Épuisé.
- Paris, Gallimard, Coll. L’Imaginaire, 1978, 149 p. Réédition de l’édition de 1963 avec ajout d’une nouvelle : « La fin de Marko Kraliévitch ».
- Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, pp.1141-1220 et 1991, pp.1169-1248.

Nouvelles orientales se compose de neuf nouvelles tirées les unes de légendes ou de traditions littéraires du passé, situées fort loin dans l’espace et dans le temps, les autres placées dans le Proche-Orient de nos jours.

Adaptations : Les adaptations des récits composant Nouvelles orientales ont été très nombreuses (lecture, marionnettes, etc). Nous vous présentons ici quelques jalons. Paris, Centre G. Pompidou, Nouvelles orientales lu par Marina Vlady et André Wilms, 1989 (disponible en 2 cassettes audio sous le label Esoldun). Bailleul, Nouvelles orientales lecture musicale par la compagnie « Les Séquoïa bleus », 04/11/1995.

Marguerite Yourcenar : Les Nouvelles orientales sont un mélange de récits extrême-orientaux (« Comment Wang-Fô fut sauvé, Le dernier amour du prince Genghi ») ou hindous (« Kâli décapitée ») — et c'est même le plus mauvais du recueil — mais aussi d'un certain nombre de nouvelles qui se passent en Grèce et dans les Balkans. L'Asie proprement dite et le Proche-Orient s'y rejoignent donc. Le titre est un peu ambigu : j'avais sans doute pensé aux Nouvelles occidentales de Gobineau; mais après tout la Grèce et les Balkans, c'est déjà l'Orient, du moins pour le XVIIIe ou le XIXe siècle. Pour Delacroix, pour Byron, en effet, les Balkans se ressentent d'avoir été longtemps terre d'Islam. Le livre a été écrit durant les années où je me rendais beaucoup en Grèce, souvent par la route des Balkans; de mes étapes là-bas proviennent ces contes balkaniques. Quant à Wang-Fô et au Prince Genghi, ils prouvent ma grande passion pour les littératures chinoise et japonaise. Wang-Fô sort d'un conte taoïste; je ne l'ai pas inventé. Evidemment, on retouche toujours un peu : « Le dernier amour du prince Genghi », c'est un effort pour évoquer ce que peut être cette page laissée blanche dans le roman de Murasaki, cette page dont le titre est tout simplement « Disparition dans les nuages ». C'est la mort de Genghi. Nous avons appris qu'il s'était retiré dans un monastère, ensuite, sauf ce titre, nous ne savons plus rien. Alors j'ai tâché d'imaginer ce qui se passait. (in Les Yeux ouverts, Le Centurion, 1980, pp.114-115).

Traductions : Albanais, Allemand, Anglais, Basque, Bulgare, Catalan, Croate, Espagnol, Géorgien, Grec, Hébreu, Hongrois, Italien, Néerlandais, Polonais, Portugais, Roumain, Russe, Serbo-croate, Suédois, Tchèque, Turc, Vietnamien. Références complètes des livres ICI

Premier paragraphe

COMMENT WANG-FÔ FUT SAUVÉ : Le vieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han. Ils avançaient lentement, car Wang-Fô s’arrêtait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules. Ils étaient peu chargés, car Wang-Fô aimait l’image des choses, et non les choses elles-mêmes, et nul objet au monde ne lui semblait digne d’être acquis, sauf des pinceaux, des pots de laque et d’encres de Chine, des rouleaux de soie et de papier de riz. Ils étaient pauvres, car Wang-Fô troquait ses peintures contre une ration de bouillie de millet et dédaignait les pièces d’argent. Son disciple Ling, pliant sous le poids d’un sac plein d’esquisses, courbait respectueusement le dos comme s’il portait la voûte céleste, car ce sac, aux yeux de Ling, était rempli de montagnes sous la neige, de fleuves au printemps, et du visage de la lune d’été.

LE SOURIRE DE MARKO : Le paquebot flottait mollement sur les eaux lisses, comme une méduse à l’abandon. Un avion tournait avec l’insupportable vrombissement d’un insecte irrité dans l’étroit espace de ciel encaissé entre les montagnes. On n’était encore qu’au tiers d’une belle après-midi d’été, et déjà le soleil avait disparu derrière les arides contreforts des Alpes monténégrines semées de maigres arbres. La mer, si bleue le matin au large, prenait des teintes sombres à l’intérieur de ce long fjord sinueux bizarrement situé aux abords des Balkans. Déjà, les formes humbles et ramassées des maisons, la franchise salubre du paysage étaient slaves, mais la sourde violence des couleurs, la fierté nue du ciel faisaient encore songer à l’Orient et à l’Islam. La plupart des passagers étaient descendus à terre et s’expliquaient parmi les douaniers vêtus de blanc et d’admirables soldats munis d’une dague triangulaire, beaux comme l’Ange des armées. L’archéologue grec, le pacha égyptien et l’ingénieur français étaient restés sur le pont supérieur.

LE LAIT DE LA MORT : La longue file beige et grise des touristes s’étirait dans la grande rue de Raguse ; les bonnets soutachés, les opulentes vestes brodées se balançant au vent sur le seuil des boutiques allumaient l’œil des voyageurs en quête de cadeaux à bon marché ou de travestis pour les bals costumés du bord. Il faisait chaud comme il ne fait chaud qu’en enfer. Les montagnes pelées de l’Herzégovine maintenaient Raguse sous des feux de miroirs ardents. Philip Mild passa à l’intérieur d’une brasserie allemande où quelques grosses mouches bourdonnaient dans une demi-obscurité étouffante. La terrasse du restaurant donnait paradoxalement sur l’Adriatique, reparue là en pleine ville, à l’endroit où on l’eût le moins attendue, sans que cette subite échappée bleue servît à autre chose qu’à ajouter une couleur de plus au bariolage de la place du Marché. Une puanteur montait d’un tas de détritus de poissons que nettoyaient des mouettes presque insupportablement blanches. Aucun souffle ne provenait du large. Le compagnon de cabine de Philip, l’ingénieur Jules Boutrin, buvait attablé à un guéridon de zinc, à l’ombre d’un parasol couleur feu qui ressemblait de loin à une grosse orange flottant sur la mer.

LE DERNIER AMOUR DU PRINCE GENGHI : Lorsque Genghi le Resplendissant, le plus grand séducteur qui ait jamais étonné l’Asie, eut atteint sa cinquantième année, il s’aperçut qu’il fallait commencer à mourir. Sa seconde femme, Mourasaki, la princesse Violette, qu’il avait tant aimée à travers tant d’infidélités contradictoires, l’avait précédé dans un de ces Paradis où vont les morts qui ont acquis quelque mérite au cours de cette vie changeante et difficile, et Genghi se tourmentait de ne pouvoir se rappeler exactement son sourire, ou encore la grimace qu’elle faisait avant de pleurer. Sa troisième épouse, la Princesse-du-Palais-de-l’Ouest, l’avait trompé avec un jeune parent, comme il avait trompé son père aux jours de sa jeunesse avec une impératrice adolescente. La même pièce recommençait sur le théâtre du monde, mais il savait cette fois que ne lui serait plus réservé que le rôle de vieillard, et à ce personnage il préférait celui de fantôme. C’est pourquoi il distribua ses biens, pensionna ses serviteurs et s’apprêta à aller finir ses jours dans un ermitage qu’il avait pris soin de faire construire au flanc de la montagne. Il traversa une dernière fois la ville, suivi seulement de deux ou trois compagnons dévoués qui ne se résignaient pas à prendre congé en lui de leur propre jeunesse.

L'HOMME QUI A AIMÉ LES NÉRÉÏDES : Il était debout, pieds nus, dans la poussière, la chaleur et les relents du port, sous la maigre tente d’un petit café où quelques clients s’étaient affalés sur des chaises, dans le vain espoir de se protéger du soleil. Son vieux pantalon roux descendait à peine jusqu’aux chevilles, et l’osselet pointu, l’arête du talon, les longues plantes calleuses et tout excoriées, les doigts souples et tactiles appartenaient à cette race de pieds intelligents, accoutumés à tous les contacts de l’air et du sol, endurcis aux aspérités des pierres, qui gardent encore en pays méditerranéen à l’homme habillé un peu de la libre aisance de l’homme nu. Pieds agiles, si différents des supports gauches et lourds enfermés dans les souliers du Nord… Le bleu délavé de sa chemise s’harmonisait avec les tons du ciel déteint par la lumière de l’été ; ses épaules et ses omoplates perçaient par les déchirures de l’étoffe comme de maigres rochers ; ses oreilles un peu allongées encadraient obliquement son crâne à la façon des anses d’une amphore ; d’incontestables traces de beauté se voyaient encore sur son visage hâve et vacant, comme l’affleurement sous un terrain ingrat d’une statue antique brisée. 

NOTRE-DAME-DES-HIRONDELLES : Le moine Thérapion avait été dans sa jeunesse le disciple le plus fidèle du grand Athanase ; il était rude, austère, doux seulement envers les créatures en qui il ne soupçonnait pas la présence des démons. En Égypte, il avait ressuscité et évangélisé des momies ; à Byzance, il avait confessé des empereurs ; il était venu en Grèce sur la foi d’un songe, dans l’intention d’exorciser cette terre encore soumise aux sortilèges de Pan. Il s’enflammait de haine à la vue des arbres sacrés où les paysans atteints de la fièvre suspendent des chiffons chargés de trembler à leur place au moindre souffle du soir, les phallus érigés dans les champs pour obliger le sol à porter des récoltes et les dieux d’argile nichés au creux des murs et dans la conque des sources. Il s’était bâti de ses propres mains une étroite cabane sur les berges du Céphise, en ayant soin de n’employer que des matériaux bénits. Les paysans partageaient avec lui leurs maigres aliments, mais, bien que ces gens fussent hâves, blêmes et découragés par les famines et les guerres qui avaient fondu sur eux, Thérapion ne parvenait pas à les tourner du côté du ciel. 

LA VEUVE APHRODISSIA : On l’appelait Kostis le Rouge parce qu’il avait les cheveux roux, parce qu’il s’était chargé la conscience d’une bonne quantité de sang versé, et surtout parce qu’il portait une veste rouge lorsqu’il descendait insolemment à la foire aux chevaux pour obliger un paysan terrifié à lui vendre à bas prix sa meilleure monture, sous peine de s’exposer à diverses variétés de morts subites. Il avait vécu terré dans la montagne, à quelques heures de marche de son village natal, et ses méfaits s’étaient longtemps bornés à divers assassinats politiques et au rapt d’une douzaine de moutons maigres. Il aurait pu rentrer dans sa forge sans être inquiété, mais il était de ceux qui préfèrent à tout la saveur de l’air libre et de la nourriture volée. Puis deux ou trois meurtres de droit commun avaient mis sur le pied de guerre les paysans du village ; ils l’avaient traqué comme un loup et forcé comme un sanglier. Enfin, ils avaient réussi à s’en saisir durant la nuit de la Saint-Georges, et on l’avait ramené au village en travers d’une selle, la gorge ouverte comme une bête de boucherie, et les trois ou quatre jeunes gens qu’il avait entraînés dans sa vie d’aventures avaient fini comme lui, troués de balles et percés de coups de couteau.

KÂLI DÉCAPITÉE : Kâli, la déesse terrible, rôde à travers les plaines de l’Inde. On la rencontre simultanément au Nord et au Sud, et à la fois dans les lieux saints et dans les marchés. Les femmes tressaillent sur son passage ; les jeunes hommes, dilatant les narines, s’avancent sur le seuil des portes, et les petits enfants qui vagissent savent déjà son nom. Kâli la Noire est horrible et belle. Sa taille est si fine que les poètes qui la chantent la comparent au bananier. Elle a des épaules rondes comme le lever de la lune d’automne ; des seins gonflés comme des bourgeons près d’éclore ; ses cuisses ondoient comme la trompe de l’éléphanteau nouveau-né, et ses pieds dansants sont comme de jeunes pousses. Sa bouche est chaude comme la vie ; ses yeux profonds comme la mort. Elle se mire tour à tour dans le bronze de la nuit, dans l’argent de l’aurore, dans le cuivre du crépuscule, et, dans l’or de midi, elle se contemple. Mais ses lèvres n’ont jamais souri ; un chapelet d’ossements s’enroule autour de son cou mince, et, dans sa figure plus claire que le reste de son corps, ses vastes yeux sont purs et tristes. Le visage de Kâli, éternellement mouillé de larmes, est pâle et couvert de rosée comme la face inquiète du matin.

LA FIN DE MARKO KRALIÉVITCH : Les cloches sonnaient le glas dans le ciel presque insupportablement bleu. Elles semblaient plus fortes et plus stridentes qu’ailleurs, comme si, dans ce pays situé à l’orée des régions infidèles, elles eussent voulu affirmer très haut que leurs sonneurs étaient chrétiens, et chrétien le mort qu’on s’apprêtait à mettre en terre. Mais en bas, dans la ville blanche aux courettes étroites, aux hommes accroupis du côté de l’ombre, on ne les entendait que mélangées aux cris, aux appels, aux bêlements d’agneaux, aux hennissements de chevaux et aux braiments d’ânes, parfois aux hululements ou aux prières des femmes pour l’âme récemment partie, ou au rire d’un idiot que ce deuil public n’intéressait pas. Dans le quartier des étameurs, le tapage des marteaux couvrait leur bruit. Le vieux Stévan, qui achevait délicatement, par petits coups secs, le col d’une aiguière, vit s’écarter le pan de toile qui fermait l’embrasure de la porte. Un peu plus de la chaleur et du soleil bas d’une après-midi finissante envahirent la boutique sombre. Son camarade Andrev entra comme chez soi et croisa les jambes sur un bout de tapis.

LA TRISTESSE DE CORNÉLIUS BERG : Cornélius Berg, dès sa rentrée dans Amsterdam, s’était établi à l’auberge. Il en changeait souvent, déménageant quand il fallait payer, peignant encore, parfois, de petits portraits, des tableaux de genre sur commande, et, par-ci par-là, un morceau de nu pour un amateur, ou quêtant le long des rues l’aubaine d’une enseigne. Par malheur, sa main tremblait ; il devait ajuster à ses lunettes des verres de plus en plus forts ; le vin, dont il avait pris le goût en Italie, achevait, avec le tabac, de gâter le peu de sûreté de touche dont il se vantait encore. Il se dépitait, refusait de livrer l’ouvrage, compromettait tout par des surcharges et des grattages, finissait par ne plus travailler. Il passait de longues heures au fond des tavernes enfumées comme une conscience d’ivrogne, où d’anciens élèves de Rembrandt, ses condisciples d’autrefois, lui payaient à boire, espérant qu’il leur raconterait ses voyages. Mais les pays poudreux de soleil où Cornélius avait traîné ses pinceaux et ses vessies de couleurs s’avéraient moins précis dans sa mémoire qu’ils ne l’avaient été dans ses projets d’avenir ; et il ne trouvait plus, comme dans son jeune temps, d’épaisses plaisanteries qui faisaient glousser de rire les servantes.

Réception critique : Les Nouvelles orientales sont, les unes, inventées par leur auteur, les autres, empruntées à un folklore local [...] : style à la fois étoffé et pur, éclatant et sobre, simple et fleuri. Edmond Jaloux in Les Nouvelles littéraires, 08 octobre 1938, p.4. Marguerite Yourcenar use de toutes ses magies [...]. Elle se garde de rien développer ; elle va au plus court, rabote et lisse ses galets, leur donne la dureté de l’onyx, des pierres fatales [...] in La Libre Belgique, 28 mai 1963

Articles ou livres de référence :
- Armelle LELONG, Le parcours mythique de Marguerite Yourcenar : de Feux à Nouvelles orientales, Coll. Critiques littéraires, Paris, L’Harmattan, 2001, 283 pages.
- Sido NOTERMANS, Variations et repentirs : les différentes versions des Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar. Mémoire présenté sous la direction de Mme Françoise van Rossum-Guyon, Université d'Amsterdam, 03/1992, 99 p.+ 61 p. (annexes).
- Axelle DELVAL, Les sources mythiques et littéraires dans les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar. Mémoire présenté sous la direction de Mlle G. Michaux, Université Catholique de Louvain, 09/1993, 124 p. D’autres articles disponibles dans la base de données documentaire.

D’autres articles disponibles dans la base de données documentaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

×